Titre: Entrevue du « Young Socialist »
Auteur·e: Malcolm X
Sujet: États-Unis
Date: 18 janvier 1965
Notes: En janvier 1965, Jack Barnes, président national de l’Alliance des jeunes socialistes, et Barry Sheppard, un membre de l’équipe du journal The Militant, interviewent Malcolm X pour la revue Young Socialist. Lors d’une réunion avec Jack Barnes quelques jours plus tard, Malcolm revoit et entérine le texte, qui sera publié dans l’édition de mars-avril 1965 du Young Socialist.

Young Socialist : Quelle image la presse a-t-elle projetée de vous ?

Malcolm X : Eh bien, la presse a délibérément et habilement projeté de moi l’image d’un raciste, d’un suprématiste racial et d’un extrémiste.

Young Socialist : Qu’est-ce qui est faux dans cette image ? Que défendez-vous réellement ?

Malcolm X : D’abord, je ne suis pas un raciste. Je suis contre toute forme de racisme et de ségrégation, toute forme de discrimination. Je crois dans les êtres humains et je crois que tous les êtres humains doivent être respectés en tant que tels, peu importe leur couleur.

Young Socialist : Pourquoi avez-vous rompu avec les Musulmans noirs ?

Malcolm X : Je n’ai pas rompu. Il y a eu une scission. La scission s’est produite avant tout parce qu’ils m’ont mis de hors. Et ils m’ont mis dehors à cause de mon approche sans compromis des problèmes que je pensais devoir être résolus et que le mouvement pouvait résoudre.

Je trouvais que le mouvement traînait les pieds dans plusieurs domaines. Il ne s’impliquait pas dans les luttes civiles, civiques ou politiques que notre peuple affrontait. Tout ce qu’il faisait, c’était d’insister sur l’importance d’une réforme morale : ne fumez pas, ne buvez pas, ne permettez ni la fornication ni l’adultère. Quand j’ai découvert que la hiérarchie elle-même ne pratiquait pas ce qu’elle prêchait, il est devenu clair que cette partie de son programme avait failli.

La seule façon pour lui de fonctionner et de faire quelque chose de significatif dans la communauté, c’était donc de participer aux facettes politiques et économiques de la lutte noire. Et l’organisation n’était pas prête à le faire parce qu’elle aurait été contrainte d’adopter une position trop combative, trop intransigeante et trop militante. La hiérarchie était de venue conservatrice. Elle était principalement motivée par la protection de ses propres intérêts.

Je pourrais aussi ajouter que même si le mouvement des Musulmans noirs se présentait comme un groupe religieux, la religion qu’ils avaient adoptée — l’islam — ne les reconnaissait pas. Sur le plan religieux, ils étaient donc dans un vide. Et ils ne participaient pas à la politique, ils n’étaient donc pas un groupe politique. Quand vous avez une organisation qui n’est ni politique, ni religieuse et qui ne prend pas part à la lutte pour les droits civils, comment peut-elle se décrire ? Elle est dans un vide. Ce sont donc tous ces facteurs qui m’ont amené à faire scission de l’organisation.

Young Socialist : Quels sont les buts de votre nouvelle organisation ?

Malcolm X : Il y a deux organisations. Il y a la Mosquée musulmane inc. [incorporée ou constituée en société], qui est religieuse. Elle a pour but de créer une atmosphère et des ressources où les gens intéressés par l’islam peuvent mieux comprendre l’islam. L’autre organisation, l’Organisation de l’unité afro-américaine, a pour but d’utiliser tous les moyens nécessaires pour parvenir à une société où les 22 millions d’Afro-Américains sont reconnus et respectés en tant qu’êtres humains.

Young Socialist : Comment définissez-vous le nationalisme noir, auquel on vous a identifié ?

Malcolm X : Avant je définissais le nationalisme noir comme l’idée que l’homme noir doit contrôler l’économie de sa communauté, la politique de sa communauté et ainsi de suite.

Mais en mai, quand j’étais en Afrique au Ghana, j’ai parlé avec l’ambassadeur algérien, qui est très combatif et un révolutionnaire dans le sens véritable du mot. (Et il a fait ses preuves en menant une révolution victorieuse contre l’oppression dans son pays [1].) Quand je lui ai dit que ma philosophie politique, sociale et économique était le nationalisme noir, il m’a demandé très franchement : bien, quelle était sa place dans tout ça ? Parce qu’il était blanc. C’était un Africain, mais il était algérien et, selon toute apparence, c’était un homme blanc. Et, a-t-il dit, si je définis mon objectif comme la victoire du nationalisme noir, quelle est sa place dans tout ça ? Et quelle y est la place des révolutionnaires du Maroc, de l’Égypte, de l’Irak et de la Mauritanie ? Il m’a donc montré comment je m’aliénais des gens qui étaient de véritables révolutionnaires, déterminés à renverser le système d’exploitation qui existe sur cette terre par tous les moyens nécessaires.

J’ai donc eu à repenser et à réévaluer en profondeur ma définition du nationalisme noir. Peut-on réduire au nationalisme noir la solution des problèmes auxquels notre peuple fait face ? Et vous remarquerez que je n’ai pas employé le terme depuis plusieurs mois. Mais j’aurais toujours beaucoup de mal à donner une définition précise de la philosophie d’ensemble que je crois nécessaire pour la libération du peuple noir dans ce pays.

Young Socialist : Est-il vrai, comme on le dit souvent, que vous êtes partisan de la violence ?

Malcolm X : Je ne suis pas partisan de la violence. Si nous pouvions faire reconnaître et respecter notre peuple par des moyens pacifiques, excellent. Tout le monde aimerait atteindre ses objectifs de manière pacifique. Mais je suis aussi réaliste. Les seuls gens dans ce pays à qui l’on demande d’être non violents, ce sont les Noirs. Je n’ai jamais entendu personne aller voir le Ku Klux Klan et lui enseigner la non-violence, ou la [John] Birch Society et d’autres éléments de droite. On ne prêche la non-violence qu’aux Américains noirs et je ne suis pas d’accord avec quiconque veut enseigner la non-violence à notre peuple tant qu’il n’y a personne qui enseigne en même temps à notre ennemi d’être non violent. Je crois que nous devons nous protéger par tous les moyens nécessaires quand nous sommes attaqués par des racistes.

Young Socialist : Selon vous, qu’est-ce qui est responsable des préjugés raciaux aux USA ?

Malcolm X : L’ignorance et l’avidité. Et un programme habilement conçu de méséducation qui va de pair avec le système américain d’exploitation et d’oppression.

Si toute la population américaine était correctement éduquée — par correctement éduquée, j’entends véritable ment renseignée sur l’histoire et la contribution de l’homme noir — je pense que beaucoup de blancs auraient moins de sentiments racistes. Ils auraient plus de respect pour l’homme noir en tant qu’être humain. En sachant quelles ont été les contributions passées de l’homme noir à la science et à la civilisation, les sentiments de supériorité de l’homme blanc seraient au moins partiellement remis en cause. De même, le sentiment d’infériorité qu’a l’homme noir serait remplacé par une connaissance équilibrée de lui-même. Il se sentirait davantage comme un être humain. Il agirait davantage comme un être humain, dans une société d’êtres humains.

On a donc besoin d’éducation pour les éliminer. Et le fait d’avoir des universités ne veut pas dire que vous avez de l’éducation. Les universités du système d’éducation américain sont habilement utilisées pour méséduquer.

Young Socialist : Quelles ont été les points marquants de votre voyage en Afrique ?

Malcolm X : J’ai visité l’Égypte, l’Arabie, le Koweït, le Liban, le Soudan, l’Éthiopie, le Kenya, le Tanganyika et Zanzibar (aujourd’hui la Tanzanie), le Nigeria, le Ghana, le Libéria, la Guinée et l’Algérie. Pendant ce voyage, j’ai eu des audiences avec le président Nasser d’Égypte, le président Nyerere de la Tanzanie, le président Jomo Kenyatta du Kenya (il était alors premier ministre), le premier ministre Milton Obote d’Ouganda, le président Azikiwe du Nigeria, le président Nkrumah du Ghana et le président Sékou Touré de Guinée. Je pense que les points marquants ont été les audiences que j’ai eues avec ces personnes parce qu’elles m’ont donné la chance de sonder leur pensée. J’ai été impressionné par leur analyse du problème et beaucoup de leurs suggestions m’ont considérablement aidé à élargir mon point de vue.

Young Socialist : Quelle est l’influence de l’Afrique révolutionnaire sur la réflexion du peuple noir ici dans ce pays ?

Malcolm X : Toute l’influence du inonde. Vous ne pouvez séparer la combativité dont le continent africain fait preuve de la combativité dont les Noirs américains font preuve. L’image positive qui se développe des Africains se développe aussi dans l’esprit des Américains noirs et, par conséquent, ces derniers développent une image plus positive d’eux-mêmes. Ils franchissent ensuite des pas plus positifs — ils passent à l’action.

Vous ne pouvez séparer la révolution africaine de l’état d’esprit de l’homme noir en Amérique. Pas plus que vous ne pouvez séparer la colonisation de l’Afrique de la situation subalterne dans laquelle s’est si longtemps complu l’homme noir dans ce pays. Depuis que l’Afrique a obtenu son indépendance dans la révolution, vous remarquerez à quel point la communauté noire a multiplié ses dénonciations de la discrimination.

Young Socialist : Comment voyez-vous le rôle des USA au Congo [2] ?

Malcolm X : Il est criminel. Il n’y a probablement pas de meilleur exemple d’activité criminelle contre un peuple opprimé que le rôle joué par les USA au Congo, à travers leurs liens avec Tshombe et les mercenaires. Vous ne pouvez fermer les yeux sur le fait que Tshombe reçoit son argent des États-Unis. L’argent qu’il utilise pour embaucher ces mercenaires — ces tueurs à gages importés d’Afrique du Sud — vient des États-Unis. Ceux qui pilotent ces avions ont été entraînés par les États-Unis. Les bombes mêmes qui déchiquètent les corps des femmes et des enfants viennent des États-Unis. Je ne peux donc voir le rôle des États-Unis au Congo que comme un rôle criminel. Et je pense que les graines qu’ils sèment au Congo, ils auront à les récolter. Ce qu’ils font là-bas se retournera un jour contre eux.

Young Socialist : Et le rôle des USA au Sud-Viêt-nam ?

Malcolm X : La même chose. Il démontre l’ignorance réelle de ceux qui contrôlent la structure de pouvoir américaine. Si la France n’a pu rester là-bas avec toutes sortes d’armes lourdes et aussi profondément retranchée qu’elle Tétait dans ce qu’on appelait alors l’Indochine, je ne vois pas comment quelqu’un qui est sain d’esprit peut penser que les États-Unis peuvent y entrer [3] . C’est impossible. Ça démontre donc leur ignorance, leur aveuglement et leur incapacité de prévoir et de tirer les leçons du passé. Leur défaite complète au Sud-Viêt-nam n’est qu’une question de temps.

Young Socialist : Comment voyez-vous l’activité des étudiants blancs et noirs qui sont allés dans le Sud l’été dernier et qui ont essayé d’inscrire les Noirs sur les listes électorales ?

Malcolm X : L’effort était bon. Je devrais dire que l’objectif d’inscrire les Noirs dans le Sud était bon parce que le seul vrai pouvoir qu’a un homme pauvre dans ce pays, c’est le pouvoir du bulletin de vote. Mais je ne crois pas que c’était intelligent de les envoyer là-bas en leur disant d’être non violents. Je suis d’accord avec l’effort visant à inscrire les Noirs, mais je pense qu’on devrait permettre à ceux qui y participent d’utiliser tous les moyens à leur disposition pour se défendre contre les attaques du Klan, du Conseil des citoyens blancs et d’autres groupes.

Young Socialist : Que pensez-vous du meurtre des trois militants pour les droits civils et de ce qui est arrivé à leurs assassins [4] ?

Malcolm X : Cela démontre qu’en réalité la société dans laquelle nous vivons n’est pas telle qu’elle voudrait paraître aux yeux du reste du monde. Il s’agissait de meurtres et le gouvernement fédéral est impuissant parce que l’affaire implique des Noirs. Mêmes les blancs impliqués étaient impliqués à aider des Noirs. Et chaque fois qu’il s’agit de quelque chose dans cette société qui implique d’aider les Noirs, le gouvernement fédéral montre son incapacité de fonctionner. Mais il peut fonctionner au Sud-Viêt-nam, au Congo, à Berlin et dans d’autres endroits qui ne sont pas de ses affaires [5] . Mais il ne peut fonctionner au Mississippi.

Young Socialist : Dans un récent discours, vous avez mentionné avoir rencontré John Lewis du SNCC en Afrique. Pensez-vous que les dirigeants plus jeunes et plus militants du Sud sont en train d’élargir leurs vues sur toute la lutte en général ?

Malcolm X : Bien sûr. Quand j’étais dans le mouvement des Musulmans noirs, j’ai parlé dans beaucoup d’universités blanches et d’universités noires. Je savais déjà en 1961 et 1962 que la jeune génération était très différente de la précédente et que beaucoup d’étudiants étaient plus sincères dans leur analyse du problème et dans leur désir de le voir résoudre. Dans des pays étrangers, les étudiants ont aidé à déclencher la révolution. Ce sont les étudiants qui ont déclenché la révolution au Soudan, qui ont chassé Syngman Rhee du pouvoir en Corée, qui ont chassé Menderes en Turquie [6] . Les étudiants n’ont pas réfléchi aux chances qui jouaient grandement contre eux et il était impossible de les acheter.

En Amérique, les étudiants se sont fait connaître en allant voler les sous-vêtements des étudiantes dans leurs dortoirs, en gobant des poissons rouges et en voyant combien d’entre eux peuvent entrer dans une cabine téléphonique. Pas pour leurs idées politiques révolutionnaires ou leur volonté de changer des conditions injustes. Mais certains étudiants commencent à ressembler à leurs camarades autour du monde. Cependant les étudiants ont été quelque peu trompés dans ce qui est connu comme la lutte pour les droits civils (qui n’a jamais été conçue pour résoudre le problème). On les a manœuvrés pour les amener à penser que le problème était déjà analysé. Ils n’ont donc pas essayé de l’analyser par eux-mêmes.

D’après moi, si les étudiants de ce pays oublient l’analyse qu’on leur a présentée, se réunissent en petits comités et commencent à étudier ce problème du racisme par eux-mêmes, indépendamment des politiciens et indépendamment de toutes les fondations (qui font partie de la structure du pouvoir), s’ils le font eux-mêmes, certaines de leurs conclusions seront choquantes mais ils verront qu’ils ne pourront jamais apporter de solution au racisme dans leur pays tant qu’ils compteront sur le gouvernement pour le faire.

Le gouvernement fédéral lui-même est aussi raciste que le gouvernement du Mississippi et il est davantage coupable de la perpétuation du système raciste. Au niveau fédéral, ils sont plus astucieux, plus habiles à le faire, tout comme le FBI est plus habile que la police d’État et la police d’État plus habile que la police locale.

C’est la même chose avec les politiciens. Le politicien au niveau fédéral est généralement plus habile que le politicien au niveau local. Lorsqu’il veut pratiquer le racisme, il est plus habile à le pratiquer que ceux qui le font au niveau local.

Young Socialist : Qu’elle est votre opinion du Parti démocrate ?

Malcolm X : Le Parti démocrate est responsable du racisme qui existe dans ce pays, avec le Parti républicain. Les principaux racistes dans ce pays sont démocrates. Goldwater n’est pas le principal raciste [7]. C’est un raciste, mais pas le principal raciste. Les racistes qui ont de l’influence à Washington sont des démocrates. Si vous vérifiez, chaque fois qu’on suggère une loi pour atténuer les injustices dont souffrent les Noirs dans ce pays, vous verrez que les gens qui se dressent contre elle sont des membres du parti de Lyndon B. Johnson. Les dixiecrates sont des démocrates. Les dixiecrates ne sont qu’une subdivision du Parti démocrate. Et le même homme qui est le patron des démocrates est aussi le patron des dixiecrates.

Young Socialist : Quelle contribution les jeunes, en particulier les étudiants, qui sont dégoûtés par le racisme de cette société peuvent-ils faire à la lutte des Noirs pour leur liberté ?

Malcolm X : Les blancs qui sont sincères n’accomplissent rien en adhérant aux organisations noires et en en faisant des organisations intégrées. Les blancs qui sont sincères doivent s’organiser entre eux et élaborer une stratégie pour briser les préjugés qui existent dans les communautés blanches. C’est là qu’ils peuvent agir de façon plus intelligente et plus efficace, dans la communauté blanche elle-même, et personne ne l’a jamais fait.

Young Socialist : Quel rôle jouent les jeunes dans la révolution mondiale et quelles leçons peut-on en tirer pour les jeunes des États-Unis ?

Malcolm X : Si vous avez observé attentivement les prisonniers faits par les soldats américains au Sud-Viêt-nam, vous verrez que ces guérilleros sont des jeunes. Certains ne sont que des enfants et certains ne sont même pas des adolescents. La plupart sont des adolescents. Ce sont les adolescents à l’étranger, partout dans le monde, qui sont en train de s’impliquer en fait dans la lutte pour éliminer l’oppression et l’exploitation. Au Congo, les réfugiés font remarquer que beaucoup des révolutionnaires congolais sont des enfants. En fait, souvent lorsqu’ils fusillent des révolutionnaires faits prisonniers, ils fusillent tous les prisonniers de plus de sept ans — c’est ce que la presse a rapporté. Parce que les révolutionnaires sont des enfants, des jeunes. Dans ces pays, les jeunes sont ceux qui s’identifient le plus rapidement à la lutte et à la nécessité d’éliminer les conditions néfastes qui existent. Et ici dans ce pays, j’ai pu moi-même observer que lorsqu’on commence une discussion sur le racisme, la discrimination et la ségrégation, on trouve que les jeunes sont davantage outrés par cette réalité. Ils éprouvent davantage un fort besoin de l’éliminer.

Je pense que les jeunes d’ici peuvent trouver un puissant exemple chez les jeunes simbas [lions] au Congo et les jeunes combattants au Sud-Viêt-nam.

Autre chose. À mesure que les pays à peau foncée de cette terre deviennent indépendants, à mesure qu’ils se développent et deviennent plus forts, ceci signifie que le temps joue en faveur du Noir américain. Actuellement, le Noir américain est toujours hospitalier, amical et indulgent. Mais si on le roule, si on le trompe sans arrêt et ainsi de suite, et si on n’apporte toujours pas de solution à ses problèmes, il va devenir complètement désillusionné, désabusé et il va se dissocier des intérêts de l’Amérique et de sa société. Beaucoup l’ont déjà fait.

Young Socialist : Que pensez-vous de la lutte mondiale qui se livre actuellement entre le capitalisme et le socialisme ?

Malcolm X : Il est impossible pour le capitalisme de survivre, en premier lieu parce que le système du capitalisme a besoin de sang à sucer. Le capitalisme était comme un aigle, mais maintenant il est plutôt comme un vautour. Il était assez fort dans le passé pour aller sucer le sang de n’importe qui, que ce dernier soit fort ou non. Mais maintenant il est devenu plus lâche, comme le vautour. Et il ne peut sucer que le sang des gens sans défense. À mesure que les nations du monde se libèrent, le capitalisme a moins de victimes, moins à sucer. Et il devient de plus en plus faible. Ce n’est qu’une question de temps selon moi avant qu’il ne s’effondre complètement.

Young Socialist : Quelles sont les perspectives pour la lutte des Noirs en 1965 ?

Malcolm X : Sanglantes. Elles ont été sanglantes en 1963 Elles ont été sanglantes en 1964. Et toutes les causes qui on conduit à cette effusion de sang existent toujours. La marche sur Washington a été conçue pour servir de soupape ou de valve d’échappement à la frustration qui a engendré cette atmosphère explosive [8] . En 1964, ils ont utilisé la loi sur les droits civils comme soupape [9]. Que peuvent-ils utiliser en 1965 ? Il n’y a aucune ficelle que les politiciens peuvent tirer pour contenir l’atmosphère explosive qui existe ici même à Harlem.

Et regardez le commissaire Murphy de la police de New York. Il fait la une des journaux en essayant maintenant de rendre criminel le seul fait de prédire qu’il va y avoir des troubles [10]. Ceci démontre le calibre de la pensée américaine. Il va y avoir une explosion, mais n’en parlez pas. Tous les éléments qui produisent des explosions existent. Mais n’en parlez pas, dit-il. C’est comme dire que 700 millions de Chinois n’existent pas. C’est la même approche. L’Américain a développé un tel sentiment de culpabilité et il est tellement rempli de peur que, plutôt que de faire face à la réalité d’une situation, il prétend que la situation n’existe pas. Vous savez, c’est presque un crime dans ce pays de dire qu’il existe un pays appelé la Chine — sauf si vous parlez de cette petite île là-bas qu’on appelle Formose [11] . De la même façon, c’est presque un crime de dire que les gens de Harlem vont exploser parce que la dynamite sociale qui existait l’an dernier est toujours là [12].

Je pense donc que 1965 va être très explosif, plus explosif que ne l’ont été 1963 et 1964. Il n’y a rien qu’ils puissent faire pour le prévenir. Les dirigeants noirs ont perdu leur contrôle sur le peuple. C’est pourquoi quand le peuple commencera à exploser —et son explosion est justifiée, pas le contraire — les dirigeants noirs ne pourront pas le contenir.

[1] En 1962, l’Algérie a remporté son indépendance de la France après une guerre de libération de huit ans. À l’époque décrite par Malcolm, un gouvernement révolutionnaire populaire dirigé par Ahmed Ben Bella organisait les travailleurs des villes et des campagnes pour empiéter de plus en plus sur les rapports sociaux capitalistes. Un coup d’État dirigé par Houari Boumedienne a renversé le gouvernement des travailleurs et des paysans en juin 1965.

[2] Le Congo a déclaré son indépendance de la Belgique le 30 juin 1960. Le premier ministre du nouveau gouvernement indépendant était Patrice Lumumba, qui y avait dirigé la lutte de libération. Washington et Bruxelles se sont empressés de préparer le renversement de Lumumba en organisant des attaques par des soldats belges, des unités de mercenaires et les forces du régime sécessionniste — soutenu par l’impérialisme — de Moïse Tshombe dans la province du Katanga, située dans le sud du Congo et riche en minéraux. Devant ces nombreuses attaques, Lumumba a commis l’erreur fatale de faire appel à l’aide militaire des Nations unies. À la fin de 1960, à l’instigation de Washington et Bruxelles, Joseph Mobutu, un officier de l’armée congolaise, a destitué Lumumba et l’a mis en état d’arrestation. Sous le regard des soldats suédois portant le béret bleu de la « force de maintien de la paix » de l’ONU, Mobutu a remis Lumumba aux forces de Tshombe qui ont assassiné le dirigeant congolais en janvier 1961.
En 1964, Tshombe a été installé comme premier ministre du Congo. Basées dans les provinces de l’est du pays, des forces s’inspirant de Lumumba se sont rebellées. Des mercenaires et des soldats belges ont aidé Tshombe à écraser le soulèvement Washington a organisé une escadrille d’avions U.S. pilotés par des pilotes U.S. pour effectuer des missions de bombardement et de mitraillage au sol. Des milliers de civils ont été tués dans la répression de la révolte.

[3] De 1946 à 1954, le gouvernement français a mené une guerre contre les forces de libération au Viêt-nam, qui faisait alors partie de l’empire colonial français. La France s’est avérée incapable de vaincre le mouvement pour l’indépendance et la guerre s’est terminée par la partition du pays. Les forces de libération ont pris le pouvoir au Nord-Viêt-nam et, sous le gouvernement des travailleurs et des paysans qui y a été établi, les producteurs exploités ont exproprié par la suite les propriétaires fonciers et les capitalistes. Les occupants français se sont retirés et un régime néocolonial soutenu par les États-Unis s’est établi dans le Sud. Devant une remontée de la lutte de libération dans le Sud-Viêt-nam, Washington y a envoyé au début des années 1960 des milliers de soldats initialement appelés « conseillers ». En 1968, il y avait 540000 soldats de combat U.S. au Viêt-nam.

[4] En juin 1964, le Ku Klux Klan a assassiné trois militants pour les droits civils— deux blancs et un Noir — à Philadelphie au Mississippi. On n’a retrouvé les corps de Michael Schwerner, Andrew Goodman et James E. Chaney que le 4 août. L’État du Mississippi n’a jamais porté d’accusations de meurtre pour ces assassinats.
À la fin de 1964, le département de la Justice U.S. a mis 19 hommes en examen en relation avec les assassinats sous des accusations de complot en vertu de la loi fédérale, mais les poursuites ont été abandonnées deux ans plus tard. En 1967, le FBI a arrêté 21 hommes, encore une fois sous des accusations de complot en vertu des lois fédérales sur les droits civils. Sept ont été reconnus coupables et condamnés à des peines de prison allant de trois à dix ans. Aucun n’a été emprisonné plus de six ans.
En 2005, Edgar Ray Killen, un organisateur de l’attaque du KKK qui n’avait pas été reconnu coupable lors du procès de 1967, a été jugé pour homicide involontaire par l’État du Mississippi. Âgé de 80 ans au moment du procès, il a été reconnu coupable et condamné à une peine de 60 ans de prison.

[5] Pendant les années 1960, les États-Unis ont maintenu une garnison de plus de 5000 soldats à Berlin. En octobre 1961, des chars U.S. et soviétiques se sont fait face pendant des jours de chaque côté du mur de Berlin nouvellement construit, au cœur de la ville divisée et occupée.

[6] En 1960, des manifestations initiées par des étudiants en Corée du Sud et en Turquie ont conduit à l’éviction du président sud-coréen Syngman Rhee et du premier ministre turc Adnan Menderes. Le général Ibrahim Abboud, dirigeant du Soudan, a démissionné en novembre 1964 après un mois de manifestations étudiantes.

[7] Dans les élections présidentielles de 1964, le président démocrate sortant Lyndon B. Johnson a battu le candidat républicain Barry Goldwater.

[8] Le 28 août 1963, la marche sur Washington a attiré plus de 250000 personnes à un rassemblement au Lincoln Memorial. La manifestation a demandé l’adoption de la loi sur les droits civils alors devant le Congrès. Malcolm X s’opposait aux perspectives politiques de la direction de la marche mais a participé à l’action. Encore à ce moment principal porte-parole de la Nation de l’islam, il a dit le soir même à un journaliste du Militant qui couvrait la manifestation à Washington que, bien que les dirigeants de la manifestation aient parlé d’une « révolution des droits civils, » la vérité était que la révolution n’est pas une affaire qui se fait à moitié. « Ou vous êtes libres, ou vous ne l’êtes pas. » (The Militant, 16 septembre 1963.)

[9] Signé et promulguée par le président johnson, la loi sur les droits civils de 1964 a interdit la discrimination dans les élections, les lieux publics, les écoles et l’emploi.

[10] Le 10 janvier 1965, le commissaire de la police de New York, Michael J. Murphy, a condamné violemment les dirigeants noirs comme Malcolm X qui avaient fait remarquer la frustration croissante des Noirs et prédit des éruptions de résistance. De telles déclarations, a-t-il laissé entendre, étaient la source des troubles.

[11] Jusqu’au début des années 1970, le gouvernement U.S. a refusé de reconnaître diplomatiquement la République populaire de Chine et soutenu que le gouvernement capitaliste de Taïwan (Formose) représentait la Chine.

[12] Dans ce que le gouvernement et la presse du grand capital ont appelé une « émeute », la colère des Noirs de Harlem et du quartier de Bedford-Stuyvesant à Brooklyn a explosé pendant cinq jours dans les rues en juillet 1964, à la suite du meurtre par les flics de James Powell, un jeune Noir de 15 ans. Ce sont les actions de la police de New York qui ont déclenché la révolte. Les flics ont dispersé une manifestation exigeant l’arrestation de l’agent qui avait tué James Powell, arrêté les organisateurs de l’action puis déclenché une émeute policière. Ils ont battu et arrêté des résidents de Harlem et en ont tué un.